0.1 Motivations
Ma thèse s’inscrit à l’intersection de la philosophie des sciences sociales, de la philosophie politique et de la philosophie de l’environnement. Elle fait fond sur trois questionnements :
Que faire de l’économie ? La situation de la science économique au sein des humanités environnementales apparaît paradoxale. D'un côté, son objet, la réalité économique, semble être le principe d'organisation majeur des sociétés contemporaines et le moteur principal de la crise écologique. De l'autre, la science économique, censée l'objectiver, a assez peu fait l'objet d'une appréhension philosophique, tant de la part de la philosophie des sciences, qui doute trop de sa scientificité pour la prendre comme objet d’étude, que de la philosophie de l'environnement. Il me semble ainsi que les humanités environnementales et plus particulièrement la philosophie ne savent pas vraiment quoi faire du discours économique, ce qui conduit, en général, à l’ignorer ou à la réduire à une émanation purement idéologique de l’idéologie productiviste. Mais cette incertitude quant au statut de la science économique face à la question environnementale concerne également l'économie et les économistes eux-mêmes. Si la fonction sociale de certaines sciences naturelles dans la crise écologique peut passer pour relativement évidente - rendre compte de la réalité des dégradations environnementales passées et futures - celle de la science économique apparaît relativement indéterminée. S'agit-il, pour l'économie et les économistes, de rendre visible la dépendance des processus économiques au bon état de l’environnement, par exemple en quantifiant la valeur économique des entités naturelles et les dommages liés à leur disparition ? S’agit-il de caractériser et d’expliquer l’inhérence des destructions environnementales à certains modes de production ? S'agit-il encore de fournir les outils permettant d’analyser, d’évaluer et de concevoir des transformations susceptibles d’assurer la soutenabilité des sociétés ? Un premier horizon problématique de la thèse consiste donc à susciter une réflexion philosophique sur la relation entre crise écologique et science économique, au bénéfice tant de la philosophie de l’environnement que de l’économie elle-même.
Que faire des sciences sociales ? Cette interrogation se redouble au niveau des sciences sociales de l’environnement. En effet, la portée des bouleversements écologiques d’origine anthropique introduit un brouillage ontologique entre nature et société et donc un brouillage épistémologique dans les relations entre sciences sociales et sciences naturelles. Il semble que se referme la période historique - finalement très brève - où la société passait pour le seul fondement explicatif d’elle-même. L’intrication des sciences sociales et naturelles et la prétention nouvelle, pour des sciences naturelles, d’être, à la manière des sciences sociales, « discours empiriquement informé que les sociétés modernes tiennent sur elles-mêmes pour s’assurer une prise sur leur devenir » (Bruno Karsenti), élargissent l’espace épistémique et politique sur lequel la philosophie des sciences sociales doit s’interroger. Ce brouillage est d’autant plus important à éclaircir, ou en tout cas à habiter, si l’on admet, pour la modernité occidentale au moins, un lien fort entre le développement des sciences sociales et la recherche de l’autonomie politique.
Que faire de l’écologie politique ? Ma réflexion épistémologique sur la manière dont la crise écologique met à l’épreuve l’économie et les sciences sociales en général a pour horizon une interrogation de nature politique. Elle cherche à travailler une tension qui traverse l’écologie politique dans le but de faire dialoguer entre elles différentes tendances et différentes périodes de cette tradition intellectuelle, aujourd’hui un peu en friche. D’un côté, « la cible même de l’écologie politique ne peut être que cette médiation décisive entre l’humanité et son environnement : l’activité productrice, transformatrice, consommatrice de l’humanité. C’est-à-dire l’économie » (Lipietz, 1986). L’activité économique apparaît donc comme le lieu même de l’écologie politique. De l’autre, l’écologie politique, d’Aldo Leopold à Ivan Illich, s’est régulièrement comprise comme une manière de rompre avec la notion même d’économie, ce qui a conduit à contourner la question plutôt qu’à l’affronter. Ce travail se voudrait, en revanche, une contribution à la pensée économique de l’écologie politique.
0.2 Problématique
Ma réflexion prend pour point de départ la difficulté pour la science économique d’intégrer les dimensions matérielles de la production, qui sont pourtant à l'origine des destructions environnementales. En effet, l’économie prend pour objet les décisions de production et d’échange sur un marché et se préoccupe avant tout de la question de la valeur, individuelle ou sociale, des choses. Or si la crise écologique est aussi une crise économique (au sens où elle est causée par une dynamique productiviste qui détruit l’environnement), l’articulation de l’écologie et de l’économie se fait essentiellement en dehors du marché. Ce sont les conséquences non voulues des échanges économiques qui entraînent des destructions écologiques. Si bien que ce qui paraissait accessoire à la théorie économique - les conditions matérielles de la production et de la consommation - pourrait bien être l’essentiel du processus économique. Ainsi les concepts et les méthodes de la science économique seraient guidés par une définition restrictive et abstraite parce qu’uniquement psychologique de son objet.
Face à cette situation, il est nécessaire de jeter des ponts entre le domaine psycho-social de l’économie standard et les dimensions physiques et biologiques, je dirai matérielles, qui objectivent la crise de l’environnement. Deux voies sont alors possibles : ou bien appliquer des concepts économiques à la matière, ou bien intégrer des concepts, des métriques, des méthodes matérielles à la science économique. Ce sont sur ces dernières tentatives que je propose de travailler. On se demandera donc :
Quel rôle a joué et peut jouer la matière dans la science économique ? Que se passe-t-il, sur les plans épistémologique et politique, si l’on s’efforce de matérialiser la science de la valeur ? Quelles dimensions, plurielles et potentiellement contradictoires, sont contenues dans le geste de rematérialisation ? Quels choix conceptuels implique-t-il dans la représentation de ce qu’est l’économie ? En quoi l’introduction de concepts et de métriques matérielles en économie déplace, perturbe ou invalide les théories économiques établies, leurs outils d’analyse standard ou leurs recommandations de politique publique ?
0.3. Corpus et questions de recherche
J’étudie cette question à partir d’un moment de l’histoire des sciences : les tentatives de matérialisation de l’économie depuis le début des années 70. Au cours de cette période, il est possible d’identifier plusieurs tentatives de ce type qui contribuent à dessiner une conception que je nomme métabolique de l’économie, censée mieux rendre compte des liens entre l’activité économique, les dépendances aux ressources naturelles et les destructions environnementales. L’économie métabolique instruit une critique des pensées économiques existantes réputées trop abstraites, car trop centrées sur la question de la valeur des marchandises et pas assez sur leur dimension matérielle.
Je m’interroge ainsi sur :